Archive pour décembre, 2009

Le travail de l’image

*… une série de Gérard Paris-Clavel

En cette fin d’année, l’Humanité invite le graphiste Gérard Paris-Clavel à exposer ses idées et à nous questionner à travers ses images.

Publiées sur une page entière dans les éditions quotidiennes jusqu’au 31 décembre, ces huit interventions sont des incitations à voir, à penser et à jubiler ensemble. Elles peuvent être discutées sur le forum internet …. et accompagnées dans l’espace public. Ce chantier, prolongé par une table ronde dans l’édition de l’Humanité des débats du 9 janvier, vise à reformuler notre imaginaire politique. Et là, c’est à nous tous de jouer. Amusons- nous, c’est grave !

Le travail de l’image (6/8). « Tout concourt, dans les enquêtes dites « d’opinion », à faire produire des réponses à des questions qui sont assimilées à tort à des opinions, décrit Patrick Champagne. C’est dire aussi que ce que les instituts de sondage appellent « opinion publique » est en grande partie le produit de leur méthode d’enquête : c’est, le plus souvent, un artefact résultant de l’addition mécanique de réponses qui se présentent comme formellement identiques, masquant par là non seulement l’irréalisme d’une partie plus ou moins grande de réponses recueillies (il faudrait plutôt dire extorquées), mais aussi le fait que, dans le monde social, toutes les opinions ne se valent pas, le poids d’une opinion étant dans la réalité fonction du poids proprement social de celui qui l’émet. » Le parti à prendre n’est pas celui de l’opinion, mais celui de la question : interroger, ce n’est pas écouter. Celle qui induit des paroles multiples et conflictuelles, qui produit une dynamique collective. Pas la peine de tabler sur le « débat » – une manière pour le capitalisme de faire taire la différence, en vérité – ni sur la solution toute prête qui règlerait le problème. Nous n’en sommes pas – plus – là. Et la recherche d’un public ne pourra jamais remplacer le partage des questions avec la population. Aux « photographies de l’opinion » que prétend faire l’industrie sondagistique, opposons nos images en mouvement, l’échange de nos idées et de nos rêves. Requestionnons les sujets !
Question de l’image : Dans quel sens est partie la critique ?

sensimage1.jpg 

Le travail de l’image (5/8). Elle n’est pas périmée, archaïque, caduque, antédiluvienne ou obsolète. Les manœuvres sont en cours, le moteur de l’Histoire rugit encore. Deuxième fortune mondiale selon le classement annuel de Forbes, le multimilliardaire spéculateur américain Warren Buffett nous le dit très platement : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la gagner. » Et pendant ce temps, de notre côté, on chuchote et on pétoche : alors que le capitalisme se camoufle en néo-libéralisme pour mieux masquer, derrière la pseudo-liberté qu’il affiche, le conflit social, toutes les tactiques d’évitement mènent à notre perte. Il faut reformuler la lutte des classes.
Question de l’image : Plaisir d’offrir ou joie de recevoir ?

huma28dec.jpg 
Le travail de l’image (4/8). « Mais enfin, qu’est-ce que vous voulez ? », interrogent parfois des élus, la main sur le larfeuille pour acheter la paix sociale. Les pouvoirs développe le communautarisme et le caritatif, quand nous essayons d’étendre le collectif social, riche de ses différences, et les solidarités politiques. Ma ville est un monde et nos vies s’y mélangent. Habitants des quartiers pleins de sens, et pas « sensibles » au sens policier, nous n’en pouvons plus d’être interrogés sans jamais être entendus, comme confinés dans un particularisme coupé des questions globales. Nous devons nous affirmer non plus comme des citadins passifs, mais comme des citoyens, des citoyennes qui participent au conflit social sur nos lieux de travail, mais aussi là où nous habitons. Aux chiottes, le fatalisme médiatique ! Ras-le-bol de la litanie des malheurs ! Il y a le combat pour le nécessaire, mais si vous voulez qu’on s’en sorte, il faut nous donner le goût du superflu. La question de la ville heureuse demeure taboue, il y a une réticence totale à parler ainsi dans le champ politique : l’art de vivre, comme la tendresse et toutes les choses qui sont fondatrices de la relation humaine et de la qualité de nos vies, il faut les taire, comme si ce n’était que du privé. Rien n’est plus faux. Voisins, voisines, nous avons des rêves à partager.

Question de l’image : où sont les formes heureuses des luttes dans la ville ?

sensimage3.jpg 

Le travail de l’image (3/8). « Dans nos villes, tous les jours, nous voyons des centaines d’images publicitaires, constatait déjà John Berger dans « Voir le voir » en 1972. Aucune autre catégorie d’image ne nous agresse avec autant d’insistance. L’histoire n’offre aucun autre exemple de société présentant une telle concentration d’images et une telle densité de messages visuels. Nous pouvons nous souvenir de ces messages ou les oublier, mais nous les percevons brièvement, et pendant un instant, ils stimulent notre imagination, soit par la mémoire, soit par les aspirations qu’ils engendrent. »

Tu es en ville, dans la rue, tu circules, tu ne déambules pas – ça n’est plus possible. Tu es un individu qui reçoit des milliers de messages par jour. Les médias, propriétés des multinationales, produisent une quantité de signes telle qu’ils n’ont pas à s’occuper de la qualité. Tu reviens d’une promenade, tu n’es pas nourri, mais gavé. Tu es sous contrôle. Cette communication omniprésente de l’insignifiance te dévore, te consume et veut t’instrumentaliser en consommateur passif. La marchandise a tout débordé, elle t’occupe littéralement. Il ne reste que la vibration d’un gros tout qui n’a le sens de rien. Face à l’inflation publicitaire dans l’espace public en voie de privatisation, il faut considérer les murs comme une propriété collective, des biens communs. Pour faire ressurgir à la surface de nos villes les idées du changement social…

Question de l’image : Qu’est-ce qui fait disparaître le citoyen ?

sensimage4.jpg 

Le travail de l’image (2/8). Contre le révisionnisme étatique actuel, il faut sans cesse rappeler les conditions historiques et sociales qui fondent une action, qui sont à l’origine d’une situation. L’Histoire, c’est du quotidien ; elle doit être inscrite dans la vie courante. L’utopie ne peut se reconstruire que sur la mémoire de toutes les luttes inachevées. Inachevées, car elles se prolongent dans le temps. Nous voulons les accompagner dans la durée. Les luttes se transforment, en bien, en mal, en succès ou en échec, mais elles ne s’arrêtent pas. Les luttes dont nous nous réclamons ne sont pas des événements séparés les uns des autres, des opérations marketing fermées sur elles-mêmes. L’Histoire et la vitalité ont partie liée.
Question de l’image : Quand la mémoire s’efface, que reste-t-il de l’avenir ?

 sensimage5.jpg
Le travail de l’image (1/8). C’est la merde, on a compris. Le capitalisme nous ensevelit sous les signes de sa domination. Il désincarne, nous sépare des autres et de nous-mêmes. Il nous place dans une immédiateté sans passé ni futur, sans causes ni conséquences, coupés du monde et de l’histoire. Ses divertissements mercantiles et sa religion publicitaire visent à accumuler les profits, mais aussi à nous écraser dans le mur du fatalisme. Vendu aux marchands du bonheur conforme, l’espace public se restreint chaque jour un peu plus. Cette guerre nous a volé nos langues et nos sens : on parle des « exclus » à la place des « exploités », et les classes ont fini à la casse, serinent les experts télégéniques. Avec le concours de ses domestiques, le capitalisme s’acharne à coloniser nos rêves.

Intime et collectif

Nous sommes ici présents, toujours là, avec nos consciences meurtries par les injustices et nos corps traversés de désirs. Partout, des camarades continuent de se battre sans relâche. Dans les entreprises ou dans les cités, car la ville est aussi un lieu d’affrontement réel des mécanismes de domination. Grâce à eux, à leur générosité infaillible et à leur vitalité chaleureuse, nous sommes encerclés peut-être, mais pas vaincus. Nous voulons mener encore les grands combats pour l’émancipation. Nous affirmons notre volonté de maintenir, d’étendre l’existence et la qualité des services publics. Mais faute de prendre en compte la démission collective face à l’exigence des formes (si criante souvent qu’elle rend le moindre fast-food plus désirable que la Sécurité sociale), nous n’y arriverons pas. Le secteur privé nous promet du confort et des frites, quand le public nous réserve des grilles et des chaises bancales.

À travers les milliers de messages qu’il martèle tous les jours, le capitalisme est parvenu à fracasser notre sens critique : nous n’avons comme perspectives de consolation que celles offertes par la consommation individuelle. L’utopie progressiste ou, à plus forte raison, communiste s’est brisée provisoirement. Et avec elle, notre imaginaire a volé en morceaux. Nous sommes des résistants à tout, mais nous apparaissons le plus souvent partisans de rien.

Nous ne nous y résignons pas. « Rêve générale », a été proclamé dans la liesse du partage, au cœur des cortèges… Et jusque sur les corps, dans les logis et dans les bureaux, au plus près de chacun. Ce serait triste de s’arrêter là. « Je lutte des classes » permet de prolonger et d’amplifier heureusement cette dynamique. « Je » : l’intime, en tension avec « les classes » : le collectif. On n’échange pas que des coups dans les luttes ; on partage aussi des solidarités, de la tendresse entre nos singularités.

Utopistes debout !

Dans ce chantier, les images peuvent nous aider parce qu’elles constituent une forme ouverte du langage. Chacun a le droit de les investir et de les interpréter… L’expression de la politique, c’est déjà de la politique ; passage obligé des idées, elle peut les traduire, ou les trahir. Il ne suffit pas que des dirigeants aient compris pour que le peuple suive. Nous voulons partager du sens, susciter des questions, éveiller du désir. Qu’on arrête de nous sonder et qu’on nous écoute enfin !

Il est vital de repenser les formes de nos luttes, repolitiser nos cultures. Il est urgent de prendre le temps, d’articuler un projet dans la durée, avec sa part d’expérimentations, de critiques solidaires et même d’échecs. 1789, la Commune, le Front populaire, Mai 68, les grandes grèves de 1995… Les lampions de la révolution sont éteints, veut-on nous faire croire. Pourtant, les luttes d’hier ne sont pas terminées, et le dialogue historique permet d’instruire les luttes d’aujourd’hui. Il faut reconquérir la part d’utopie nécessaire aux désirs de la transformation sociale. Reprenons les rues et inventons un nouvel imaginaire politique ! (L’Humanité-30.12.09.)

 

Mythes et délires des médias

*Il y a vingt ans, le faux charnier de Timisoara

En décembre 1989, à la veille du réveillon de Noël, alors qu’en Roumanie tombait la dictature de Nicolae Ceausescu, les téléspectateurs occidentaux découvraient avec horreur les images d’un charnier où, affirmaient les envoyés spéciaux, gisaient des corps affreusement torturés. On parlait alors de quatre mille morts pour la seule ville de Timisoara. L’émotion soulevée était immense ; les éditoriaux solennels et les appels à l’action se multipliaient. En fin de compte, il s’avéra que les cadavres exhibés devant les caméras avaient été déterrés dans le cimetière des pauvres. Partisans de Ceausescu compris….il y eu moins de cent  morts à Timisoara. Le bilan de l’attaque américaine au Panamá, qui s’était déroulée au même moment dans l’indifférence générale, s’élevait à près de deux mille morts…! !

De la condamnation légitime d’une dictature, pourquoi le discours médiatique a-t-il basculé dans ce délire où le dictateur roumain devenait un « vampire », et les hommes de la Securitate, des ombres maléfiques et toutes-puissantes ? Deux mois plus tard, dans un article intitulé « Télévision nécrophile » (Le Monde diplomatique, mars 1990), Ignacio Ramonet analysait les raisons finalement très logiques qui expliquaient cet emballement irrationnel.

L’affaire de Timisoara devait jeter le discrédit sur des médias qui, jusqu’alors, bénéficiaient de la confiance de leur public. Le soupçon qu’elle fit naître fut confirmé, un an plus tard, par les débordements similaires qu’occasionna la guerre du Golfe. (Le Monde Diplomatique.21.12.09.)

******************* Manipulations des médias et de l’opinion publique

*La course au sensationnel a conduit les télévisions et les journaux,  jusqu’au mensonge et l’imposture, entraînant dans une sorte d’hystérie collective l’ensemble des médias…

La Roumanie était une dictature, et Nicolae Ceausescu un autocrate. Partant de ces données vraies et indiscutables, la télévision s’est laissée aller une fois de plus, dans sa couverture des événements de Bucarest, à ses pires penchants morbides. La course au sensationnel l’a conduite jusqu’au mensonge et à l’imposture, entraînant dans une sorte d’hystérie collective l’ensemble des médias. Et même une partie de la classe politique. Les images du faux charnier de Timisoara, en particulier, ont bouleversé l’opinion, victime de grossières manipulations. Comment celles-ci sont-elles possibles dans une démocratie qui se définit aussi comme une « société de communication » ?

Le faux « scoop du siècle » diffusé par la télévision italienne le 5 février fera probablement date dans l’histoire des médias. Ce jour-là, Gianni Minoli présentateur à la RAI-2 du magazine « Mixer », un hebdomadaire d’informations, annonça la diffusion d’un « document majeur » : la confession du juge Sansovino, qui avouait avoir truqué, avec l’accord des autres membres du tribunal électoral, les résultats du référendum de 1946 qui permit à l’Italie d’abolir la monarchie et de devenir une république. A la fin de la projection, et alors que le pays était sous le choc, Minoli dévoila la supercherie : le juge était un comédien, les « documents anciens », en noir et blanc, avaient été tournés en studio, avec des figurants ; bref, tout était faux, sauf l’émotion profonde ressentie par des millions de téléspectateurs. « Nous avons voulu montrer, disait en conclusion Gianni Minoli, comment on peut manipuler l’information télévisée. Il faut apprendre à se méfier de la télévision et des images qui nous sont présentées. »

Une telle leçon de morale devenait en effet nécessaire après la révélation fin janvier, que les images atroces du charnier de Timisoara, en Roumanie étaient le résultat d’une mise en scène (1) ; que les cadavres alignés sur des draps blancs n’étaient pas les victimes des massacres du 17 décembre, mais des morts déterrés du cimetière des pauvres et offerts complaisamment à la nécrophilie de la télévision.

Le faux charnier de Timisoara est sans doute la plus importante tromperie depuis l’invention de la télévision. Ces images ont eu un formidable impact sur les téléspectateurs qui suivaient depuis plusieurs jours avec passion les événements de la « révolution roumaine ». La « guerre des rues » se poursuivait alors à Bucarest, et le pays paraissait pouvoir retomber dans les mains des hommes de la Securitate quand ce « charnier » est venu soudain confirmer l’horreur de la répression.

Ces corps déformés s’ajoutaient dans notre esprit à ceux que nous avions déjà vus, gisant, entassés, dans les morgues des hôpitaux, et corroboraient le chiffre de « 4 000 » victimes des massacres de Timisoara. « 4 630 » précisait, par ailleurs, un « envoyé spécial » de Libération ; et certains articles de la presse écrite intensifiaient le dramatisme : « On a parlé de bennes à ordures transportant d’innombrables cadavres vers des endroits secrets pour y être enterrés ou brûlés », rapportait une journaliste du Nouvel Observateur (28 décembre 1989) ; « Comment savoir le nombre de morts ? Les chauffeurs de camions qui transportaient des mètres cubes de corps étaient abattus d’une balle dans la nuque par la police secrète pour éliminer tout témoin », écrivait l’envoyé spécial de l’AFP (Libération, 23 décembre 1989).

En voyant les cadavres de Timisoara sur le petit écran, on ne pouvait mettre en doute le chiffre de « 60 000 morts », certains parlaient même de 70 000, qu’aurait provoqués en quelques jours l’insurrection roumaine (2). Les images de ce charnier donnaient du crédit aux affirmations les plus délirantes.

Diffusées le samedi 23 décembre à 20 heures, elles contrastaient avec l’atmosphère de la plupart des foyers où l’on préparait les fêtes de Noël. Comment ne pas être bouleversé par l’image de ce « témoin », en chemise à carreaux, tirant à l’aide d’un fil et soulevant par les chevilles les jambes d’une victime que l’on imaginait morte sous d’horribles tortures (3). D’autant que d’autres témoignages écrits le confirmaient, en ajoutant des détails épouvantables : « A Timisoara, racontait par exemple l’envoyé spécial d’El Pais, l’armée a découvert des chambres de torture où, systématiquement, on défigurait à l’acide les visages des dissidents et des leaders ouvriers pour éviter que leurs cadavres ne soient identifiés (4). »

Devant cet alignement de corps nus suppliciés, devant certaines expressions lues – « des mètres cubes de corps », « des bennes à ordures transportant des cadavres »… – d’autres images venaient inévitablement à la mémoire : celles des documentaires sur les horreurs des camps nazis. C’était insoutenable et nous regardions tout de même comme par devoir, en pensant à la phrase de Robert Capa, le grand photographe de guerre : « Ces morts auraient péri en vain si les vivants refusent de les voir. »

Les téléspectateurs éprouvaient une profonde compassion pour ces morts : « Beaucoup ont pleuré en voyant les images du charnier de Timisoara », constate un journaliste (5). D’autres ont senti naître en eux un irrésistible sentiment de révolte et de solidarité : « J’ai vu toutes ces horreurs à la télé, raconte un témoin, alors que je préparais le réveillon ; j’étais pratiquement obligé de faire quelque chose (6) « Electrisé par la Cinq et France-Info, avoue un journaliste, j’enrageais ; allions-nous abandonner un peuple entier aux bouchers de la Securitate ?  (7). »

Les esprits s’enflammaient ; Gérard Carreyrou, après avoir vu de telles images, lançait sur TF1 un véritable appel à la formation de brigades internationales pour partir « mourir à Bucarest ». Jean Daniel, constatant « le divorce entre l’intensité dramatique des faits rapportés par la télévision et le ton des gouvernants », se demandait « si nos gouvernants n’auraient pas intérêt de temps à autre à puiser leur inspiration dans la rue  (8). » Et M. Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, semblait lui donner raison en déclarant : « On ne peut assister en spectateur à un tel massacre. »

Le Panama moins palpitant
que la Roumanie

Ainsi, à partir d’images dont personne n’avait songé à vérifier l’authenticité, on en était arrivé à envisager une action guerrière, on parlait de droit d’ingérence et certains réclamaient même une intervention militaire soviétique pour écraser les partisans de Ceausescu…

On avait oublié qu’aujourd’hui l’information télévisée est essentiellement un divertissement, un spectacle. Qu’elle se nourrit fondamentalement de sang, de violence et de mort. En outre, la concurrence effrénée que se livrent les chaînes incite le journaliste à rechercher le sensationnel à tout prix, à vouloir être le premier sur le terrain et à envoyer sur le champ des images fortes, même s’il est matériellement impossible de vérifier que l’on n’est pas victime d’une manipulation ; et sans avoir le temps d’analyser sérieusement la situation (cela avait été le cas lors des événements de Pékin au printemps 1989). Ce rythme frénétique, insensé, la télévision l’impose aussi à la presse écrite, contrainte de renchérir sur le sensationnel au risque de s’engager dans les mêmes travers (9).

Les pouvoirs politiques, en revanche, n’ignorent pas cette perversion nécrophilique de la télévision, ni ses redoutables effets sur les spectateurs. En cas de conflit armé, on le sait, ils contrôlent strictement le parcours des caméras et ne laissent pas filmer librement. Un exemple récent : l’invasion américaine du Panama, contemporaine des événements de Bucarest. Alors que le nombre de morts y a été deux fois supérieur (environ 2 000, civils pour la plupart), personne n’a parlé de « génocide panaméen », ni de « charniers ». Parce que l’armée américaine n’a pas permis aux journalistes de filmer les scènes de guerre. Et une guerre « invisible » n’impressionne pas, ne révolte pas l’opinion publique. « Pas d’images de combats, constate un critique de télévision, déçu par les reportages sur le Panama, si ce n’est quelques plans confus de soldats braquant leurs armes vers une poignée de résistants dans le hall d’un immeuble  (10). »

Le Panama était infiniment moins palpitant que la Roumanie, devenue, comme l’ensemble des pays de l’Est depuis quelques mois, une sorte de territoire sauvage où n’existe aucune réglementation en matière de tournage. Tout y est filmable. C’est pourquoi les caméras, bridées par de multiples interdits à l’Ouest (11), s’enivraient soudain de liberté et s’abandonnaient à leurs pires penchants, à leur fascination morbide pour le scabreux, le sordide, le nauséeux.

La Roumanie était un pays fermé et secret. Peu de spécialistes en connaissaient les réalités. Et voilà que, à la faveur des événements, des centaines de journalistes (12) se retrouvaient au cœur d’une situation confuse, et devaient, en quelques heures, sans le secours des habituels attachés de presse, expliquer ce qui se passait à des millions de téléspectateurs. L’analyse montre qu’ils se sont bornés le plus souvent à reprendre des rumeurs insistantes, qu’ils ont reproduit, inconsciemment, de vieux mythes politiques ; et ont, paresseusement, raisonné par simple analogie.

Dans cette affaire roumaine, un mythe domine : celui de la conspiration. Et une analogie : celle qui assimile le communisme au nazisme. Ce mythe et cette analogie structurent presque tout le discours des médias sur la « révolution roumaine ». La conspiration est celle des « hommes de la Securitate », décrits comme innombrables, invisibles, insaisissables ; surgissant la nuit, à l’improviste, de souterrains labyrinthiques et ténébreux, ou de toits inaccessibles ; des hommes surpuissants, surarmés, principalement étrangers (arabes, surtout, palestiniens, syriens, libyens) ou nouveaux janissaires, orphelins élevés et éduqués pour servir aveuglément leur maître ; capables de la plus totale cruauté, d’entrer dans les hôpitaux, par exemple, et de tirer sur tous les malades, d’achever les mourants, d’éventrer les femmes enceintes, d’empoisonner l’eau des villes…

Tous ces aspects horribles que la télévision confirmait sont – on le sait aujourd’hui – faux. Ni souterrains, ni Arabes, ni empoisonnement, ni enfants enlevés à leurs mères… Tout cela était pure invention, rumeur. En revanche, chacun des termes de ces récits – « D’un bunker mystérieux, racontait par exemple une journaliste, Ceausescu et sa femme commandaient la contre-révolution, ces bataillons noirs, chevaliers de la mort, courant, invisibles, dans les souterrains…  (13)  » correspond exactement au fantasme de la conspiration, un mythe politique classique ayant servi à accuser, en d’autres temps, les jésuites, les juifs et les francs-maçons. « Le souterrain, explique le professeur Raoul Girardet, joue dans le légendaire symbolique de la conspiration un rôle toujours essentiel (…). Jamais ne cesse d’être sentie la présence d’une certaine angoisse, celle des trappes brusquement ouvertes, des labyrinthes sans espoir, des corridors infiniment allongés (…). La victime voit chacun de ses actes surveillé et épié par mille regards clandestins (…). Hommes de l’ombre, les hommes du complot échappent par définition aux règles les plus élémentaires de la normalité sociale (…). Surgis d’autre part ou de nulle part, les séides de la conspiration incarnent l’étranger au sens plein du terme  (14). »

Ce mythe de la conspiration est complété par celui du « monstre ». Au pays de Dracula, il était facile de faire de Ceausescu (qui était incontestablement un dictateur et un autocrate) un vampire, un ogre, un satanique prince des ténèbres. Il incarne dans le récit mythique proposé par les médias le mal absolu, « celui qui s’empare des enfants dans la nuit, qui porte en lui le poison et la corruption (15)  ». Seul moyen de le combattre : l’exorcisme, ou son équivalent, le procès (en sorcellerie), car alors « expulsé du mystère, exposé en pleine lumière et au regard de tous, il peut enfin être dénoncé, affronté, défié (16)  ». Telle fut la fonction, mythique, cathartique (et non politique), du procès du couple Ceausescu qui, jadis, aurait sans doute péri sur un bûcher.

L’autre grande figure du discours sur la Roumanie est l’analogie. Analogie du communisme et du nazisme.

Les événements de Bucarest se sont produits après que tous les autres pays de l’Est – à l’exception de l’Albanie – eurent connu une « révolution démocratique ». Certains journalistes ont senti comme un risque que le communisme, « autre barbarie du vingtième siècle » avec le nazisme, achève son parcours historique sans que sa fin puisse être associée à des images fortes, symboliques de sa « cruelle nature ».

Il fallait donc des images tragiques. Tout au long du dernier trimestre de 1989, l’effondrement du communisme s’était fait dans la joie (images festives de Berlin, images joyeuses des Tchèques place Venceslas…). Ce qui avait été une « tragédie » pour des millions d’hommes ne pouvait s’achever sur des images euphoriques. « Il était trop terriblement absurde, écrit par exemple un éditorialiste, que le communisme se dissolve sans bruit et sans éclat dans le seul reniement de ses acteurs. Le communisme, ce rêve immense de l’humanité, pouvait-il s’écrouler sans un fracas rappelant sa monstrueuse puissance (17)  ? » C’est cette logique qui, par avance, fait accepter les images du charnier de Timisoara. Ce charnier venait enfin confirmer l’analogie que beaucoup avaient à l’esprit. « J’aurai donc vu cela, s’exclame une journaliste devant les images du charnier, la fin du nazisme et aujourd’hui la fin du communisme  (18). »

Images nécessaires en quelque sorte. Aucun scepticisme, aucun sens critique ne pouvait les récuser, elles tombaient juste et arrivaient à point. Elles clôturaient la guerre froide et condamnaient à jamais le communisme dans l’esprit des hommes, comme les images des camps d’extermination avaient, en 1945, définitivement condamné le nazisme.

Mensongères, ces images étaient vraiment logiques. Et venaient ratifier la fonction de la télévision dans un monde où l’on tend à remplacer la réalité par sa mise en scène. (Le Monde Diplomatique-mars 1990.)

*****************

*Notes : 1) Le Figaro, 30 janvier 1990.(2) On sait, aujourd’hui, que le nombre des morts – y compris les partisans de Ceausescu – ne dépasse pas 700 ; et qu’à Timisoara, il est inférieur à 100 (Le Monde, 14 février 1990).(3) Il s’agissait, en fait, du cadavre d’un inconnu retrouvé coincé dans un égout et que les pompiers avaient dû attacher par les pieds pour pouvoir le retirer.

(4) El Pais, Madrid, 29 décembre 1989.

(5) Le Nouvel Observateur, 28 décembre 1989.

(6) Libération, 27 décembre 1989.

(7) Le Nouvel Observateur, 11 janvier 1990.

(8) Ibid.

(9) Lire à ce propos Colette Braeckman, « Je n’ai rien vu à Timisoara », Le Soir, Bruxelles, 27 janvier l990.

(10) Cahiers du cinéma, février 1990.

(11) Ces interdits sont tellement nombreux que les journaux télévisés, aux Etats-Unis, envisagent désormais de « reconstituer » les événements qu’ils ne peuvent filmer.

(12) Le Journal des médias, 5 février 1990.

(13) Le Nouvel Observateur, 28 décembre 1990.

(14) Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, Paris, 1986.

(15) Ibid.

(16) Ibid.

(17) Le Nouvel Observateur, 28 décembre 1990.

(18) Ibid.

1234

leprieuremoret |
le site consacré a de tout ... |
bière et brasseries de Moselle |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | SuperKill3000
| salomecasta
| Univers Manchettellesque