Archive pour mars, 2011

En Tunisie, trois nouveaux médias nés de la Révolution

 « En Tunisie, les médias ne parlaient presque pas de politique. Depuis le 14 janvier [jour de la chute de Ben Ali, ndlr], on ne parle presque que de ça. Des journalistes issus de la presse sportive, de la mode ou de la presse people ont dû se convertir au débat politique en seulement quelques jours », résume Haythem El Mekki, un blogueur tunisien récemment recruté par radio Mozaïque, la première radio privée du pays. La chute du régime a redonné aux journalistes tunisiens leur liberté d’expression. Mais les années de censure et le black-out médiatique lors de la Révolution ont laissé des traces. Les médias tunisiens sont aujourd’hui décrédibilisés au yeux d’une grande une partie de l’opinion publique.Des dizaines de projets de création de nouveaux médias seraient en cours de lancement depuis le 14 janvier. Blogueurs, étudiants, journalistes : ils tentent de redessiner le paysage médiatique tunisien. A quelques mois des prochaines élections, ils ont à cœur de redonner du fond au débat publique et de participer au processus de transition démocratique.

A Tunis, nous avons rencontrés les porteurs de trois de ces projets de nouveaux médias.

Sophia, Tunisia Reporter Agency

Sophia, journaliste tunisienne (Mael Inizan).

Après l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, le 17 décembre dernier, le vent de contestation met plusieurs jours à gagner la capitale.

Photographe, Sophia Baraket est présente dès les premiers rassemblements à Tunis, sur la petite place Mohammed Ali, où siège la très contestée Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). « Un véritable goulet dans lequel s’entassaient jusqu’à 400 à 500 personnes, pour autant de policiers et de BOP [les très répressives brigade de l'ordre public, ndlr] », explique-t-elle.

Début janvier, les manifestations prennent de l’ampleur. Elles gagnent le terminus du métro, à quelques centaines de mètres de là, puis l’avenue Habib Bourguiba et la Kasbah.

Appareil photo à la main, Sophia couvre la révolution avec une trentaines d’autres blogueurs : « On balançait l’information sur Facebook, Twitter tout au long de la journée. Soit directement sur place, soit en envoyant des SMS à ceux qui avaient une connexion.

On s’appelait entre nous pour vérifier les informations, puis on relayait. C’était dingue, je recevais des centaines de messages pour me demander d’ouvrir mon mur Facebook et de partager mes statuts. »

Un vrai besoin d’information

De cette couverture collective des événements nait l’idée d’une agence de presse qui rassemblerait des journalistes professionnels comme des blogueurs : Tunisia Reporters Agency.

Sophia, Walid et Olfa de Tunisian Reporters Agency (Audrey Cerdan/Rue89).

Au lendemain de la chute de Ben Ali, Sophia quitte Tunis pour le Sud du pays, avec Olfa Riahi, une journaliste d’Express FM suspendue pour excès de zèle. C’est l’acte fondateur de l’agence, sur laquelle se greffe également Walid Sultan Midani, un développeur. Les photos et vidéos de leur périple sont publiées sur Facebook et Twitter :

« Il y avait un vrai besoin d’informations sur ce qui se passait à l’intérieur du pays. Certaines vidéos ont atteint 2 000 vues, quelques heures seulement après leur mise en ligne. »

 

Lors de notre rencontre, fin février, Sophia est sur le point de partir pour la frontière libyenne. Elle doit suivre un convoi humanitaire pour couvrir l’installation d’un des tous premiers postes d’accueil de réfugiés. La page Facebook de Tunisia Reporters Agency est pour l’instant en veille, en attendant la constitution officielle de l’agence et la mise en ligne de son site internet, mais le travail continue.

L’agence devrait pouvoir s’appuyer sur un réseau de correspondants et compte déjà quelques plumes parmi ses collaborateurs, dont le journaliste arabophone Sofiene Chourabi, qui s’est particulièrement illustré par sa couverture de la révolution tunisienne. Sophia projette : « Pour l’instant, l’enjeu est surtout de gagner en visibilité auprès des médias nationaux et internationaux. Pour le modèle économique, on verra plus tard. »

Zied, Jeunes Indépendants Démocrates

Zied, des Jeunes Indépendants Démocrates (Maël Inizan).

Pendant les premières heures de la Révolution, les réseaux sociaux, et tout particulièrement Facebook, ont permis de faire circuler l’information et de contourner la chape de plomb imposée par le régime. Mais au fil des semaines, de plus en plus de rumeurs se sont propagées. Zied Boussen, 21 ans, étudiant en droit, se souvient :

« On entendait parler de viols, d’enlèvements, d’incendies, de braquages… On avait l’impression d’être en pleine guerre civile. J’ai lu, par exemple, sur Facebook que des miliciens étaient en train de saccager le lycée en bas de chez moi. Lorsque je suis descendu, paniqué, je suis tombé sur un groupe de jeunes en train de fumer tranquillement leurs clopes. »

 

Les fausses informations continuent d’être diffusées bien après la chute du régime, parfois relayées directement par les médias traditionnels : « Dans certaines émissions à la télévision ou à la radio, des gens appelaient pour répéter ce qu’ils avaient entendu auprès de leur amis, voisins. Mais personne ne prenait la peine de vérifier. C’était devenu très difficile de démêler le vrai du faux. Les médias ne faisaient pas leur travail. »

Une éducation à faire

Le 17 janvier, Zied décide de s’organiser. Avec une douzaine de ses amis, il fonde les Jeunes Indépendants Démocrates (JID Tunisie). Un rassemblement au nom de parti politique, qui se veut au contraire détaché de toute couleur. La charte des JID engage d’ailleurs ses membres à n’adhérer à aucun parti.

Les JID se donnent pour mission de fournir une information vérifiée, objective et le plus neutre possible. Très critique vis-à-vis des médias tunisiens, ils refusent le terme de journalistes ou même de journaliste-citoyens, mais se considèrent comme des intermédiaires entre la jeunesse et les pouvoirs politiques.

« Après des années de dictature, il y une certaine éducation à la politique à faire, qui passe notamment par l’information », explique Zied.

A côté de dépêches quotidiennes sur l’actualité, ils proposent sur leur site des articles didactiques sur le régime parlementaire, comme sur les rapports entre la laïcité et l’islam. Au-delà d’un simple site internet, JIDTunisie.net se veut un espace de discussion et de formation à la vie démocratique : « Nous sommes en train de nouer des partenariats avec des associations et clubs étudiants. L’idée à terme est de se servir des articles publiés sur le site et des commentaires de nos lecteurs pour organiser des débats dans les facs. »

Talel et Heykel, Fhimt.com

Talel et Heykel, journalistes tunisiens de Fhimt.com (Maël Inizan).

La veille de sa chute, Ben Ali prononçait son dernier discours, dont une phrase est ironiquement restée célèbre : « Fhim’tkom ». « Je vous ai compris », en français. Détournée, l’expression s’apprête à devenir un site d’information, aujourd’hui en cours de développement : Fhimt.com.

Lancé par une dizaine de Tunisiens, il prend son inspiration chez des pure players français comme Owni et Rue89, pour leur dimension collaborative. Heykel Djerbi, l’un des co-fondateurs du projet, explique : « Aujourd’hui, nous avons des échéances très courtes. Il faut transmettre un maximum d’informations et donner la parole au plus de gens possible dans cette phase de transition. »

De nouveaux espaces de débat

Fhimt.com se pense comme une plateforme de centralisation du débat démocratique tunisien ouverte aux journalistes, blogueurs, chercheurs, étudiants, citoyens… Talel Ben Ghorbal, un autre porteur du projet :

« La société civile a été complètement contrôlée, verrouillée pendant les dernières décennies. Il y aujourd’hui un vrai besoin de débat en Tunisie. C’est une place que les médias traditionnels ne sont pas capables d’occuper aujourd’hui. Il faut donc créer de nouveaux espaces. »

 

Fhimt.com reposera sur deux piliers :

  • d’un côté des articles pédagogiques, sur les différents régimes, les modes de scrutins, le rôle du Parlement et des infographies, pour les rendre le plus accessible possible ;
  • de l’autre, un traitement de l’actualité neutre, mais également des analyses et des points de vue de contributeurs, pour faire avancer le débat.

« Nous avons vocation à recueillir, centraliser et enrichir l’information », résume Heykel. Pour assurer la production des premiers contenus, Fhimt.com a déjà conclu des partenariats avec des écoles de droit, de lettres, de design et d’informatique, mais annonce également déjà une cinquantaine de contributeurs de la société civile.

Talel conclut :

« Nous voulons créer une communauté autour du site. Finalement, on aimerait qu’au bout d’un moment, il nous échappe complètement. Pour l’instant, nous nous concentrons sur la politique. Pour tout le reste, on verra après. »

 

 *Rue89-16.03.2011.)

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La longue marche de la presse algérienne

*LA PRESSE ALGÉRIENNE (GENÈSE, CONFLITS ET DÉFIS) DE ACHOUR CHEURFI

Pour dire la vérité, le journaliste s’interdit d’être juge vaniteux, c’est pourquoi personnellement sa décision relève toujours de la qualité du fort sentiment qui l’habite.

Réflexion, sans doute trop hasardeuse et trop intelligemment façonnée par la passion du journaliste d’être au coeur de l’actualité aussi. Cela, de toute façon, suppose, après la liberté, le courage d’aller droit au but. Le devoir devient l’urgence d’ouvrir les esprits fermés à la vérité, coûte que coûte, c’est-à-dire brandir l’argument ad hominem par excellence.
Et cela est parfaitement vrai, si l’on pense à la presse algérienne et si l’on se remémore sa longue marche, depuis le prétexte bulletin de l’expédition coloniale L’Africaine du 26 juin 1830 en passant par La Résistance algérienne de 1955-1957, à Al Chaab du 11 décembre 1962 et jusqu’au Code de l’information (3 avril 1990) consacrant le pluralisme de la presse écrite. Cette «longue marche», Achour Cheurfi nous la raconte spécialement, professionnellement, en journaliste attentif et réfléchi dans son ouvrage mêlant heureusement récits et documents et ayant pour titre La Presse algérienne (Genèse, conflits et défis) (*). On y trouvera un épilogue, une chronologie sommaire, un petit glossaire, des biographies et des annexes.
Autant qu’il l’avait fait pour ses précédents travaux (ses fameux dictionnaires réunissant des biographies, des écrivains, des musiciens, des peintres,…N’oublions pas qu’il est aussi poète avec Cornaline et Chahla suivi de Danse Infidèle), Achour Cheurfi nous rappelle avec modestie dans l’épilogue de son présent livre: «Sans avoir eu la prétentieuse ambition de pouvoir aborder ici tous les aspects liés à la presse algérienne, écrite et audiovisuelle, à son histoire, son évolution et ses perspectives, nous avons tenté d’offrir au lecteur une vision panoramique de ce domaine si complexe.» Justement, c’est cette «complexité», au reste informelle, provoquée par les comportements barbares de l’administration coloniale et la frustration atroce subie par la société dite «indigène» de ne pas avoir la presse quotidienne qui la dise durant l’époque coloniale, qu’il est intéressant d’apprendre, point par point, «la genèse, les conflits et les défis» de la presse algérienne. L’auteur attire encore notre attention: «La première observation à faire est que la presse en Algérie, si elle peut se targuer d’être relativement ancienne puisqu’elle remonte à plus d’un siècle, force est de retenir que la pratique journalistique la plus performante réside dans la publication de quotidiens. Or à ce sujet, il faudrait savoir qu’en 132 ans de colonisation, les Algériens n’ont jamais pu disposer d’un quotidien régulier parce que le colonialisme les marginalisait et les tenait pour citoyens de seconde zone. L’Algérie ne connaîtra donc le journal quotidien qu’après l’indépendance.»
Au premier temps de la colonisation, «les premières feuilles» sont caractérisées par «l’esprit d’une presse militaire et gouvernementale». Puis dès 1850, apparaissent «des quotidiens d’une grande influence politique sur l’opinion locale et sur la métropole, concentrés entre les mains de quelques familles de gros propriétaires. On citera entre autres: L’Écho d’Alger fondé en 1912, La Dépêche quotidienne, Le Journal d’Alger, La Dépêche de Constantine et L’Écho d’Oran.»
Pourtant, la rupture est signifiée, quoique modestement, par la presse pré-nationaliste (1881-1930) qui développera son élan nationaliste tout en popularisant l’idée d’indépendance (1930-1954). On retrouvera dans l’ouvrage un grand nombre de titres très évocateurs du sentiment nationaliste des Algériens, en particulier les duels journalistiques historiques suscités par Abdelkader Hadj Ali, Malek Bennabi, Cheïkh Abdelhamid Ben Badis, Hadj Senoussi, et la jeune et fugueuse presse en langue française et en langue arabe: Liberté, El Djazaïr el Djadida, Égalité, La République algérienne,…«Les historiens, note Achour Cheurfi, s’accordent d’ailleurs pour affirmer que la presse algérienne de cette période fut une presse d’opinion qui privilégie le commentaire aux dépens de l’information. Et pour cause, l’information, c’est le quotidien, le rêve impossible que l’élite algérienne ne réalisera qu’après l’indépendance.»
Ce «rêve impossible» a pourtant bellement abouti en un triomphe flamboyant, aguerrissant, en quelque sorte, les journalistes durant la période coloniale et davantage au cours de la lutte de libération nationale. Achour Cheurfi s’attache alors à la presse écrite de l’indépendance face aux nouveaux défis de l’Algérie en reconstruction nationale, décrivant son développement et plus particulièrement son évolution vers un genre et un style essayant d’établir l’adéquation la plus appropriée entre les exigences politiques et les exigences populaires appelées par des espérances démocratiques de la nouvelle Algérie en mouvement…Des chapitres d’un réalisme extrême abordent les vérités d’une constante recherche pour «une vie meilleure», inégalement engageante, inégalement comprise et donc inégalement partagée. Tous les ingrédients pour une discussion populaire large et démocratique, sont souvent ignorés, parfois méconnus et que de fois jetés par-dessus l’épaule! L’auteur ne cesse d’expliquer, et, indirectement, de justifier – a contrario – les soubresauts d’une presse écrite ou audiovisuelle postindépendance. Une conscience professionnelle factuelle apparaît: servir le pays, servir le secteur public. Mais comment? Après le monopole du système colonial, s’installe le monopole du parti unique et de ses préceptes politiques…Pendant la décennie noire, la presse a prouvé son courage et sa liberté, malgré «les rencontres fatales». Après «la tragédie nationale», la presse a renforcé les objectifs de ses idéaux inscrits dans l’éthique du journalisme professionnel algérien. Les nouveaux défis se caractérisent franchement par un esprit d’indépendance toujours en éveil au moment où l’Algérie développe l’accès à la téléphonie mobile et l’accès à la large bande ADSL, augmentant tous les jours le nombre des utilisateurs de la «Toile».
Le pluralisme de la presse écrite et audiovisuelle et d’autres moyens de communication, est une heureuse préoccupation à la fois sociale, économique, culturelle et politique. De la conclusion générale de Achour Cheurfi à son livre La Presse algérienne (Genèse, conflits et défis), il est bon d’observer ceci: «Le contexte dans lequel elle [la presse algérienne] émerge accompagnant la nation dans ses évolutions peut expliquer ses limites mais il lui appartient également ainsi que d’ailleurs aux autres acteurs de la vie sociale et politique de faire en sorte que sa visibilité, sa crédibilité et sa pérennité ne dépendent plus de la contrainte du contexte, de ne plus servir d’instrument ou d’argument à un quelconque régime ou pouvoir mais d’être constamment au service d’un État de droit et de justice, de la liberté et de la dignité citoyennes.» (L’Expression-16.03.2011.)

(*) La Presse algérienne (Genèse, conflits et défis) de Achour Cheurfi, Casbah Éditions, Alger, 2010, 392 pages.

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