Internet,un immense bal masqué

Le désir, la conquête, l’usure au temps d’Internet… Ils en parlent tous les deux avec passion : l’un est écrivain, l’autre psychanalyste, et ensemble ils revisitent, à l’ombre des nouvelles technologies, les verbes

“aimer” et “souffrir”.

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Madame Figaro. – Les nouvelles technologies ont-elles tant changé la façon de séduire et d’aimer ?Serge Tisseron. – Hier, la vraie rencontre amoureuse était d’abord physique. Aujourd’hui, on peut échanger, pratiquer une vraie « cour virtuelle » avant de se voir. Soit la relation se poursuit ainsi de clic en clic, soit on décide de se rencontrer. Souvent, c’est alors que surviennent la déception, la duperie et même la colère. Car on croyait tout connaître de l’autre. Mais tout est à recommencer.


**Vous voulez dire qu’au fond la cour virtuelle n’empêche pas la cour réelle, lors de la vraie rencontre ?
Éric-Emmanuel Schmitt. - … Et heureusement ! On ne peut faire l’économie de la surprise de l’autre. L’autre est toujours un mystère, une liberté qui naît souvent de la contradiction entre le discours de la personne et ce qu’elle révèle, à son insu. Regardez Catherine Deneuve, beauté très classique, souvent qualifiée de « froide ». Son débit de paroles évoque pourtant un vrai tempérament passionné. Même chose chez Greta Garbo : cette beauté marmoréenne laisse transparaître une sorte de maladresse… C’est cette opposition qui est si charmante, ce qu’on laisse échapper de soi : un sourire d’enfant rieur, un regard qui pétille, une mimique… Cet insaisissable-là n’apparaît pas sur le Net.

**La Toile a-t-elle fini par exclure le corps et l’émotion amoureuse qu’il peut susciter ?

S. T. – Malgré les smileys et les émoticônes, Internet ne donne qu’une pâle image de la complexité de l’être. Et puis il faut bien voir cela : jadis, on séduisait dans le seul but de coucher. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Le comble du piment, c’est de converser pendant des heures… sans passer à l’acte. La maœuvre ne consiste pas à faire l’amour comme dans les siècles précédents, mais à séduire sans faire l’amour ! Il y a là une inversion totale !

É.-E. S. – Mais n’est-ce pas plutôt une façon très astucieuse de rendre à nouveau la sexualité transgressive ? Le « platonisme » du Web rend l’acte sexuel toujours aussi exceptionnel. Après une époque de saturation, c’est plutôt positif ! C’est une façon de redécouvrir la difficulté, les épreuves, de les revaloriser.

Le Net annonce-t-il un retour du marivaudage?

**Aujourd’hui, on s’écrit beaucoup sur le Net. N’assiste-t-on pas à un retour du marivaudage ?

É.-E. S. – Peut-être, sauf que le marivaudage faisait de nous des écrivains ! Sur Internet, on est un « écrivant ». Quelqu’un qui écrit pour délivrer un message précis. J’opposerais l’écrivant à l’écrivain, qui, lui, plonge dans une tout autre dimension, dans la complexité de l’être et des relations. L’écriture ne se réduit pas à un message, et l’individu ne se réduit pas à une fiche signalétique ou à un « inventaire de goûts » !

S. T. – C’est juste. C’est pourquoi un certain nombre de « chatteurs » plongent dans la provocation, tentant de prendre un pseudo qui marque, de s’afficher comme quelqu’un d’exceptionnel. Internet est un immense bal masqué. On se cache derrière un masque, on joue au séducteur. Au fond, c’est d’abord un jeu avec soi-même…Ce que vous, Serge Tisseron, appelez dans votre livre le « miroir du soliloque » ?

S. T. – Le « miroir du soliloque » correspond à la tentation de ne chercher que la rencontre avec soi, à travers tous les appels lancés à l’autre. C’est la maladie du « moi-je », la consécration d’un espace où l’autre n’est invité qu’à me renvoyer l’image de moi que j’attends ! Internet favorise cette posture, difficile à tenir dans la réalité.Mais cela peut pourtant donner lieu à de belles histoires d’amour virtuelles !

É.-E. S. – Je trouve réjouissant le fait qu’aujourd’hui les gens trouvent matière à jouer, par exemple sur Second Life, avec leurs doubles et leurs multiples identités. C’est une façon de se soigner dans l’espace du symbolique ; et surtout un bon moyen d’être « pluriel ». La société nous pousse à être monolithiques, à ne développer qu’une seule identité. Or, Internet est forcément bigame, voire polygame…
C’est un fabuleux terrain de chasse pour Don Juan, n’est-ce pas, Éric-Emmanuel Schmitt ?

É.-E. S. – Oui, on peut imaginer un Don Juan 2008 qui ferait une cour interminable sur le Net ; et qui, au lieu de se rhabiller pour quitter ses fiancées au petit matin, se déconnecterait purement et simplement…

S. T. – Une sorte de « connectus interruptus » !

É.-E. S. – Exactement ! Pour poursuivre la métaphore, la statue du commandeur, ce serait le bogue. Rien de plus irritant pour Don Juan que de se retrouver devant l’écran noir et d’être obligé de quitter la scène brutalement.

***Des machines “affinitaires”

**Mais sommes-nous seulement capables de déconnecter ? Aujourd’hui, on semble lié à sa moitié de façon continue…

S. T. – C’est vrai que le téléphone portable est utilisé pour nier la séparation. On est dans une sorte de continuum permanent. A-t-on oublié de se dire que l’on s’aimait ? On s’envoie un texto pour le faire. Ce que j’ai appelé dans mon livre la « dyade numérique » est une sorte de retour à l’amour maternel : la mère et l’enfant sont physiquement séparés mais psychiquement unis. Voilà ce qui se passe avec les nouvelles technologies.

 É.-E. S. – Et ça n’est pas, selon moi, la bonne façon d’aimer. Car enfin, aimer l’autre, n’est-ce pas respecter son autonomie ? Ça n’est sûrement pas le « sonner comme un domestique », selon la formule de Guitry, comme on le fait souvent avec le portable. Aujourd’hui, on fuit le silence. Mais la relation amoureuse se nourrit aussi du recueillement, de l’idéalisation de l’autre…Mais les textos ne peuvent-ils pas booster le désir ? D’où provient la force érotique des SMS ?

É.-E. S. – Ils obligent à une concision qui plaît à l’écrivain que je suis ! Ils sont impudiques, car on y affiche le sentiment dans toute sa violence. Cela n’a rien à voir avec la conversation orale. Un exemple ? Si votre rendez-vous est en retard, vous téléphonez : « Que fais-tu ? Je t’attends », avec une nuance de bouderie dans la voix. Mais remplacez cela par un SMS : « Que fais-tu ? Je t’attends », et tout change. L’attente est imprégnée de désir… Ça peut être formidablement excitant.S. T. – Et puis, comptez avec les vibrations de l’appareil. Le fameux vibreur qui a beaucoup fait pour la puissance érotique du texto ! Les opérateurs de téléphone en inventeront bientôt de multiples : les vibrations caressantes, les vibrations tressautantes…

Serge Tisseron, vous l’évoquez dans Virtuel, mon amour : demain, nous serons amoureux de nos machines !

S. T. – Oui, les mobiles deviendront « affinitaires », ils connaîtront tout de nos goûts et deviendront à ce titre de vrais partenaires de vie ! Les ordinateurs aussi. Récemment, une jeune femme me disait que, sur MSN, elle avait le sentiment de sentir le clavier vibrer sous ses doigts quand elle communiquait avec son fiancé…

É.-E. S. – Cette instantanéité donne l’illusion que deux corps se rencontrent au même moment.

S. T. – On donne une caresse, l’autre répond… Seule la machine est entre nous. Jadis, les lettres d’amour que l’on s’adressait étaient soumises à la contrainte du temps. Ce temps de l’attente n’existe plus.

On peut pourtant attendre fébrilement ces nouveaux billets doux que sont un e-mail ou un texto ?

É.-E. S. – Mais ne risque-t-on pas de se contenter d’attendre ces messages… et non pas l’être cher qui les envoie ? Dans cette société de risque zéro, qui a vu apparaître le sida puis le virtuel, la peur névrotique de la réalité s’est amplifiée. Or, nous nous aimons sur une scène amoureuse qui ressemble à la scène théâtrale. L’amour, c’est être bouleversé en permanence par l’autre, aller de surprise en surprise, toujours en mouvement… Sinon, on baigne dans ce que l’on nommait au XVIIIe siècle la « coquetterie »…

S. T. – … qui n’est autre que le narcissisme, l’amour de soi. C’est-à-dire le contraire de l’amour. (Le Figaro)
(1) La Tectonique des sentiments, une comédie d’Éric-Emmanuel Schmitt (éd. Albin Michel), actuellement au théâtre Marigny, à Paris.

(2) Il vient de publier Virtuel, mon amour, éd. Albin Michel.

 



3 commentaires

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