Faut-il liquider la culture générale ?

*Tempête à Sciences-Po…. depuis l’annonce de la suppression de l’épreuve de culture générale.

Fin d’une discrimination ou démagogie ? On ne le sait pas forcément, mais d’autres grandes écoles ont fait le même choix à bas bruit.

(Jackie Kever - Flickr - cc)

En annonçant, le 12 décembre 2011, que le concours d’entrée à Sciences-Po n’inclurait plus l’épreuve de culture générale à compter de 2013, son directeur, Richard Descoings, a simultanément divisé sa propre équipe et suscité une polémique féroce : la question est trop brûlante pour ne pas passionner les intellectuels. Les uns se réjouissent de la fin d’un barrage social ; les autres, plus nombreux, hurlent à la dilapidation de la culture. Tandis qu’Ivan Rioufol, dans Le Figaro, évoque des « adeptes de la table rase » sacrifiant à « l’idéologie égalitariste », les philosophes Chantal Delsol et Jean-François Mattéi dénoncent l’avènement de la « médiocrité », et Xavier Patier, directeur de La Documentation française, la « déculturation ». Philippe Sollers est allé jusqu’à annoncer sur France Info une génération d’« esclaves ». L’écrivain Philippe Forest s’inquiète également dans Libération du triomphe des « techniques d’automarketing ». Face à eux, la voix de Marie Duru-Bellat, sociologue spécialiste des questions d’éducation, professeur à Sciences-Po, que la réforme ne « choque pas », semble bien faible.
Supprimer la culture générale, serait-ce l’avènement du pragmatisme dans les études, l’esprit qu’on assassine ? Personne ne semble avoir noté que la très respectable Ecole normale supérieure de Lyon (ENS-LSH) a discrètement fait, pour son concours d’entrée 2012, un choix similaire, qui montre peut-être que les choses sont tout de même plus complexes qu’on ne le dit. Entre les humanistes autoproclamés qui se déchaînent aujourd’hui contre la direction de Sciences-Po et les tenants d’un utilitarisme mercantile, on n’est pas nécessairement sommé de s’enrôler dans une caricature.

Plantons le décor. Dans les structures d’enseignement où le problème se pose, la culture générale n’est pas un aliment pour conversations de salon ; elle reflète ce qui n’est pas l’objet d’un enseignement spécifique, mais ce qu’un étudiant, accablé de travail dans les autres matières, peut encore apprendre sur l’art, la littérature, la philosophie. Jusqu’à nouvel ordre, les épreuves de culture générale sont au programme des nombreux concours des grandes écoles de commerce (HEC, Edhec, Essec, Ecricom). Quant aux filières scientifiques, les concours d’entrée à Polytechnique, à Centrale-Supélec, aux Mines-Ponts ou à l’Espci-ENS comportent tous un oral de français qui relève de la culture générale, dans la mesure où il repose sur un programme constitué d’un thème (pour 2012, « la justice ») et d’oeuvres relevant de divers domaines culturels. La « culture gé » est donc un enseignement où les frontières entre disciplines sont gommées, afin de constituer un support sur lequel les candidats développent leurs aptitudes à comprendre un problème, à restituer l’argumentation d’un texte et à structurer une pensée personnelle sur le monde.

Or, depuis quelques années, cette forme d’enseignement se trouve en butte à plusieurs types d’attaques. Les concours des grandes écoles ne sont du reste pas les seuls concernés : dès 2008, les filières techniques de la fonction publique ont remplacé leurs QCM de culture générale par des épreuves pratiques. Poursuivie par André Santini, alors secrétaire d’Etat chargé de la Fonction publique, la réforme devait également toucher les concours administratifs recrutant les fonctionnaires des catégories B et C. Comment cette vague, grossièrement symbolisée par l’anti-intellectualisme de Nicolas Sarkozy et ses rapports difficiles avec la Princesse de Clèves, a-t-elle pu parvenir jusqu’aux institutions censées fabriquer les élites ?
Quatre reproches sont souvent adressés à ce type d’épreuve. D’abord, la culture générale n’est pas une véritable discipline. Elle se construit en réalité tout au long d’une vie. Ensuite, son corpus serait aujourd’hui circonscrit par des limites surannées, excluant les formes plus actuelles de la culture (cinéma, musique, jeux vidéo, etc.). De plus, l’épreuve étant extérieure aux compétences techniques des étudiants, elle ne devrait jouer aucun rôle dans leur recrutement. Enfin, et surtout, l’épreuve pénaliserait les candidats issus de familles défavorisées, car le milieu culturel dans lequel ils ont grandi ne correspondrait pas aux attentes du concours.

Pour plus d’équité

 Ces dernières semaines, les partisans de la réforme, Richard Descoings en tête, ont beaucoup mis en avant cet argument social. Le directeur de Sciences-Po a aussi pointé le rôle discriminatoire des prépas privées payantes : « Ces sociétés proposent des manuels et des fiches techniques, 150 sujets de culture générale ou 1 500 citations à apprendre par coeur. » (Libération, le 31 janvier 2012.) Pourtant, on sait que les épreuves de langues étrangères sont en fait bien plus injustes que la culture générale : les meilleures notes vont bien souvent aux élèves aisés qui ont eu les moyens d’effectuer plusieurs séjours linguistiques. Modifier plutôt cette épreuve-là a même été l’option retenue dès 2010 par l’Ecole centrale (Paris). Hervé Biausser, son directeur, expliquait ainsi, au lendemain de la Conférence annuelle des grandes écoles, que le concours se recentrerait sur « l’anglais courant », pour ne pénaliser personne (Le Figaro, le 8 octobre 2010). Mais, si ces épreuves évaluent des aptitudes acquises en partie ailleurs qu’à l’école, on se demande si la bonne solution consiste vraiment à renoncer à les évaluer. Ne vaudrait-il pas mieux essayer de donner à tous les moyens de les acquérir ?

« De quelque manière qu’on s’y prenne, indique Pierre-François Moreau, professeur de philosophie et membre du jury à l’ENS de Lyon, même si les correcteurs font tout pour ne pas évaluer la culture familiale, c’est elle qui transparaît fatalement dans les notes en culture générale. Je vous dis, par exemple : « La mélancolie. » Si votre famille vous a emmené au cinéma, au théâtre, si vous avez lu depuis longtemps des livres qui échappent à la culture scolaire, vous serez mieux armé qu’un autre pour affronter ce sujet. »Pour atténuer cet effet, l’ENS-LSH a résolu de transformer en profondeur l’épreuve plutôt que de la supprimer. Adieu la culture générale, bonjour l’approche des sciences humaines. Ce qui change ? L’épreuve est désormais sur programme : six ouvrages, renouvelables par tiers tous les trois ans. L’avantage est que cela contourne relativement la culture familiale en permettant aux lycéens de se mettre à niveau avec leurs propres lectures. Au moment de l’épreuve, le candidat devra proposer une lecture personnelle d’un passage avant d’entamer une discussion avec le jury. Seul l’avenir dira si cette nouvelle mouture atteint son objectif : permettre une évaluation générale d’une plus grande équité.

 Une épreuve à renouveler
Une remarque s’impose toutefois : ce n’est pas parce que la culture est extraordinairement difficile à évaluer que l’on doit renoncer à la transmettre. Les deux logiques ne se recoupent pas. Le débat actuel est aussi une manière de refouler l’essentiel : la part incalculable des qualités humaines qui ne se laissent pas quantifier. Or, jusqu’à présent, l’épanouissement de celles-là était précisément le but de la culture générale. « Comment une femme ou un homme incapables de faire le lien entre les différentes dimensions – économique, culturelle, religieuse… – de la société pourraient-ils diriger une entreprise ou concevoir le développement d’un produit ? » s’interroge un ancien professeur de classe préparatoire adulé par ses élèves. Précisément parce qu’il n’est pas relié à une discipline, ce type d’enseignement est indispensable : il ouvre les étudiants à des questions extérieures à leur domaine. Cela peut également leur permettre, au besoin, de se réorienter. « Demandez-leur ce qui est encore actif et utile, non pas un ou deux ans, mais dix ans après la sortie de l’école… La culture générale », poursuit-il. Au lieu de cantonner les étudiants dans des secteurs spécialisés ou techniques, institutionnels ou commerciaux, la culture générale a élargi les horizons de générations d’étudiants. Un atout précieux en cas d’échec. La crise de légitimité que traverse la culture générale participe pourtant d’une nécessité : il faut en renouveler les formes. Avec des professeurs exceptionnels, les cours de culture générale sont inoubliables ; mais il arrive aussi qu’ils versent dans le bavardage mondain. Comment l’éviter ? Pour commencer, quoi qu’en disent les conservateurs de tout bord, il est indispensable d’en faire évoluer les contenus. « Il y a encore trente ans, explique Pierre-François Moreau, la culture générale désignait ce qui tournait autour de la littérature façon XIXe siècle, avec quelques autres manifestations considérées comme périphériques. Aujourd’hui, la base de la culture s’est élargie : elle implique un peu de sociologie, un peu de psychanalyse, un peu d’histoire de l’art, un peu de littérature, un peu d’anthropologie… »

En supprimant son épreuve, Sciences-Po donne sans doute à la société un signe inquiétant, comme s’il ne valait plus la peine de développer le sens critique chez tout le monde. Mais on ne saurait en retour défendre aveuglément une épreuve en partie désuète, et qui, surtout, ne règle pas le seul problème qui vaille : comment faire en sorte qu’un socle culturel qui n’est pas commun au départ le devienne à l’arrivée ? Entre les salons Belle Epoque et la Culture pour les nuls, il y a bien d’autres formes d’accès à la culture à défendre et à inventer. (Mariane-2…22.02.2012.) 

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2 commentaires

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